(Tiré de Info-tabac no 47, novembre 2003)
Pas d'exemption pour le Grand Prix
Par Denis Côté
Les gouvernements du Québec et du Canada ont refusé d’accorder une exemption pour le Grand Prix de Formule 1 de 2004. L’interdiction totale des commandites du tabac, prévue selon des lois canadienne et québécoise adoptées en 1998, est donc entrée en vigueur dans son intégralité le 1er octobre. Ces lois ont notamment mis un terme à l’équipe de course automobile Player’s et aux Arts du Maurier. Elles ne prévoient aucune exception et bannissent ainsi les marques de cigarettes apposées sur les monoplaces des écuries étrangères qui viennent une fois l’an disputer le Grand Prix du Canada, sur le Circuit Gilles-Villeneuve de l’Île Notre-Dame à Montréal.
Le 6 août dernier, le promoteur de l’événement, Normand Legault, s’est fait
surprendre par son ami et collaborateur de longue date, le grand dirigeant du
circuit de Formule 1, Bernie Ecclestone. Par le biais d’une simple télécopie, le
bureau du milliardaire anglais apprenait à M. Legault que l’épreuve montréalaise
était rayée du calendrier de 2004, à cause de l’application des lois interdisant
les commandites du tabac. Une clause du contrat entre les entreprises de
Messieurs Ecclestone et Legault permettait un tel geste.
C’est avec un calme
étonnant que Normand Legault a révélé la nouvelle le lendemain en conférence de
presse. L’homme d’affaires n’a pas demandé d’exemption à la loi, jugeant
lui-même que les gouvernements avaient été assez patients. En tout, depuis
l’étude du projet de loi fédéral en 1997, les organisateurs d’événements auront
eu sept années pour trouver du financement alternatif en vue des événements de
l’été 2004. M. Legault est membre de deux conseils d’administration du milieu
médical et a rompu son lien avec Player’s dès 1999. Il espère convaincre les
dirigeants d’écuries de venir désormais sans leurs marques à Montréal. Sans la
demander, M. Legault a toutefois laissé entendre par la suite qu’il apprécierait
bien profiter d’une exemption à la loi.
Des appuis à la loi
La réaction des politiciens, éditorialistes, caricaturistes et chroniqueurs fut
généralement assez solidaire avec nos législations antitabac, lesquelles
pouvaient pourtant entraîner l’annulation du Grand Prix du Canada. Presque tous
ont plutôt condamné le « chantage » de Bernie Ecclestone, qui acceptait de
changer d’avis si une exemption était accordée aux écuries pour arborer encore
des marques de cigarettes.
Les gouvernements du
Québec et du Canada n’ont émis aucun communiqué expliquant leur position.
L’information est plutôt venue des reporters, notamment du milieu sportif, qui
ont interrogé les politiciens et leurs adjoints. Le journaliste Martin Leclerc,
du Journal de Montréal, et son vis-à-vis Réjean Tremblay, de La Presse, ont
rivalisé de révélations sur le sujet. M. Leclerc a tour à tour joué au reporter,
au médiateur et au promoteur d’une exemption. Quant au chroniqueur polémiste de
La Presse, il s’est fait le plus virulent défenseur d’un tel compromis.
Les porte-parole de tous
les partis politiques ont défendu l’interdiction intégrale des commandites. Le
premier ministre canadien, Jean Chrétien, a plusieurs fois affirmé qu’il n’était
pas question d’amender la loi sur le tabac. La fermeté de M. Chrétien
s’expliquerait non seulement par un souci de santé publique, mais aussi par
principe d’autonomie du pays : un milliardaire anglais ne peut prétendre imposer
des changements à une loi adoptée par consensus par le Parlement du Canada – une
opinion que partagerait son successeur Paul Martin.
Mission Grand Prix
Devant la position stricte du palier fédéral, le gouvernement libéral de Jean
Charest a lui aussi refusé tout accommodement favorisant la Formule 1. Assez
discret sur le sujet, le ministre de la Santé, Philippe Couillard, a défendu la
loi sur le tabac par quelques déclarations à son retour d’une rencontre des
ministres de la santé, tenue à Halifax début septembre. Côté provincial, le
dossier fut surtout piloté par le ministre des Affaires municipales, Jean-Marc
Fournier, qui s’est même rendu au Grand Prix de Hongrie afin d’inviter, en vain,
les écuries à respecter nos lois. Baptisé « Mission Grand Prix », ce pèlerinage
réunissait, outre Normand Legault, le maire de Montréal, Gérald Tremblay, le
ministre fédéral responsable du Québec, Martin Cauchon, et Benoît Labonté,
président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.
Seule British American
Tobacco a accepté de courir sans afficher sa marque (Lucky Strike) à Montréal en
2004. La demande avait été faite par sa filiale canadienne Imperial Tobacco, en
guise de geste corporatif contribuant à la sauvegarde du Grand Prix. Seule autre
multinationale de tabac à détenir à la fois une filiale au Canada et une
commandite de Formule 1, Japan Tobacco a refusé d’imiter son concurrent anglais.
Japan Tobacco supporte l’écurie Renault, qui arbore la marque Mild Seven. Au
Canada, elle détient JTI-Macdonald, fabricant des Export ‘A’. Cinq des dix
écuries perçoivent des commandites du tabac, quoique les principaux bailleurs de
fonds de la Formule 1 demeurent les constructeurs automobile, tels Honda, Ford,
Mercedes, et autres.
Chez les politiciens
souverainistes, on a prôné l’application de la loi, mais avec des compensations
en faveur de Montréal. Le Bloc québécois a suggéré au gouvernement fédéral
d’aider le promoteur à défrayer les dépenses réclamées par les écuries pour la
tenue d’une 18e course, en puisant dans le budget de la fête du Canada. Au Parti
québécois, un comité de députés a proposé que des fonds soient ajoutés à la
promotion du tourisme à Montréal, ce secteur étant le plus touché par
l’éventuelle perte du Grand Prix.
Leadership canadien
Les organismes de santé se sont réjouis de la position ferme des gouvernements
face aux manœuvres de M. Ecclestone. Le 22 septembre, ils ont publié une annonce
d’une page dans l’hebdomadaire The Hill Times d’Ottawa, félicitant le premier
ministre de « s’être tenu debout, face à l’intimidation du Grand Prix ». « En
montrant au monde entier que la santé publique a préséance sur les intérêts
commerciaux de M. Ecclestone et de l’industrie du tabac, vous venez de
réaffirmer le leadership canadien en matière de contrôle du tabac », conclut
l’annonce signée par une quarantaine d’organismes.
Les groupes antitabac
sont intervenus fréquemment dans les médias et auprès des dirigeants politiques
pour éviter tout assouplissement à la loi, comme le « plan Coderre », imaginé
par le ministre fédéral de l’Immigration, Denis Coderre. Ce plan consistait à
échanger une exemption à la loi contre de la publicité antitabac autour de la
piste de course. Selon les propos du ministre Martin Cauchon, tels que rapportés
par Martin Leclerc du Journal de Montréal, ce sont des avis juridiques clairs
qui auraient définitivement éliminé tout risque de compromis. Tant M. Cauchon
que le premier ministre Chrétien étaient tentés par cette voie, rapporte le
journaliste. D’après les avis juridiques remis à M. Cauchon, toute exemption à
la loi pourrait être utilisée par l’industrie dans sa contestation légale de
l’ensemble de la loi, laquelle sera entendue prochainement en Cour d’appel du
Québec.
Montage financier
À la mi-octobre, la Fédération internationale automobile, qui est plus ou moins
contrôlée par M. Ecclestone, a officiellement réintégré Montréal au calendrier
de 2004, à la condition d’un accord financier qui compenserait les écuries. La
Brasserie Molson du Canada a tenté de s’impliquer dans le dossier, mais se
serait reTirée devant la hauteur de l’investissement requis.
Normand Legault négociait toujours, début novembre, avec Bernie Ecclestone afin
de compenser les équipes pour les frais d’une 18e course et pour l’absence de
commandites de tabac. Or, M. Legault n’est ni capable, ni intéressé, à
contribuer énormément à ce montage, puisqu’il débourse déjà 20 millions $ CAN
par année pour faire venir les écuries.
D’un autre côté, il est étrange que les équipes soient dédommagées pour venir
sans publicité de tabac à Montréal, puisqu’il y aura probablement une course
additionnelle avec marques de tabac au calendrier de 2004. En 2003, on comptait
13 courses avec tabac et 3 courses avec moins de tabac (France, Grande-Bretagne,
États-Unis). En effet, même les courses « sans tabac » exposent une certaine
publicité dissimulée des marques de cigarettes, tels le logo retouché, les
couleurs et le lettrage de la marque (voir notre tableau en couleurs via
www.info-tabac.ca/liens47.htm). En 2004, avec le maintien de Montréal, on
dénombrerait 14 courses avec tabac et 4 courses avec promotion camouflée, compte
tenu de l’ajout des épreuves de Shanghai et de Bahreïn. En somme, les écuries
afficheront plus de publicité de tabac en 2004 à travers le monde, et elles
exigent du Canada des millions en « compensation » !
Une conclusion définitive de ce dossier, vif en rebondissements, est attendue
très bientôt.
Grand Prix de Trois-Rivières
Des efforts sont également déployés pour sauver le Grand Prix de Trois-Rivières.
Cette fin de semaine de course automobile a survécu au cours des trois dernières
années grâce au fonds provincial de transition des commandites, suite au retrait
de Player’s en 2000. À la mi-octobre, son promoteur Léon Méthot a lancé la
serviette, ne parvenant pas à dénicher un commanditaire principal pour 2004. Une
société à but non lucratif a aussitôt pris la relève et tente de réunir le
financement requis.
Dans le cas de ce Grand Prix, personne n’a osé demander d’exemption à la loi sur
le tabac, ce qui aurait ouvert la porte à bien d’autres requêtes. Contrairement
aux subventions controversées de Formule 1, qui sont versées à des écuries
européennes, il s’agit ici d’une ancienne commandite canadienne de tabac, comme
les nombreuses anciennes autres qui ont presque toutes déniché du financement
alternatif. Par exemple, les feux d’artifice Benson & Hedges sont maintenant
parrainés par la Société des alcools, le Festival Juste pour rire est passé de
Craven ‘A’ à Loto-Québec, tandis qu’au Festival d’été de Québec, un appui de
Bell a succédé à du Maurier.