(Tiré de Info-tabac no 45, juin 2003)
Deux projets fédéraux pour imposer des cigarettes moins incendiaires
Par Josée Hamelin
Après trois années d’étapes préliminaires et de reports, le projet de loi
C-260 est actuellement devant le Comité permanent de la santé, à Ottawa.
Cherchant à réduire le potentiel d’inflammabilité des cigarettes, cet amendement
à la Loi sur les produits dangereux pourrait toutefois être devancé par un
règlement similaire émanant de Santé Canada. Première cause d’incendies mortels
au pays, la cigarette engendre annuellement près de 3 000 feux qui occasionnent,
pour leur part, plus de 70 décès, 300 blessés ainsi que des pertes matérielles
supérieures à 40 millions $, selon Santé Canada.
« S’il était adopté, ce projet de loi (le C-260) pourrait sauver des vies et
réduire les blessures et les dommages causés aux biens par les incendies,
témoignait John MacKay, député de Scarborough-Est et instigateur de
l’amendement, lors des audiences du 7 avril dernier. Les fabricants de
cigarettes ont réussi à convaincre la population que ces incendies sont
attribuables à la négligence des fumeurs, alors qu’ils savent depuis des années
comment fabriquer une cigarette moins inflammable. »
À l’appui du projet, des groupes de santé impliqués dans le dossier ont
résumé les travaux du Technical Study Group mandaté, aux États-Unis, pour
vérifier la faisabilité de telles cigarettes. « Il est techniquement et
commercialement possible, soutient l’organisme américain, de fabriquer des
cigarettes moins incendiaires en : diminuant leur circonférence, réduisant la
densité du tabac, modifiant la porosité du papier et en éliminant l’usage
d’additifs comme le citrate sur le papier ».
Des cigarettes qui allient certaines de ces caractéristiques sont d’ailleurs
déjà disponibles chez nos voisins du sud. Faite d’un papier spécial (PaperSelect),
dans lequel des bandes minces et épaisses se succèdent, la Merit de Philip
Morris s’éteint d’elle-même lorsqu’elle n’est pas fumée. L’Eclipse de R.J.
Reynolds est, quant à elle, composée d’un tube d’aluminium dans lequel un
bâtonnet de charbon chauffe le tabac, au lieu de le brûler, ce qui n’entraîne
aucune combustion et donc très peu de risques d’incendie.
En 2000, l’État de New York réalisa une primeur mondiale en adoptant une loi
obligeant les fabricants à ne vendre que des cigarettes à inflammabilité
réduite. « Déposées sur une épaisseur de 10 couches de papier filtre, les
cigarettes ne devront se consumer totalement que dans 25 % des cas », dicte la
norme new-yorkaise établie par le National Institute of standards and technology.
Cette nouvelle législation devrait entrer en vigueur à la fin du mois d’octobre
2003.
Opposition de l’industrie
Dans un mémoire d’une cinquantaine de pages, Imperial Tobacco Canada dit
vouloir collaborer à la réduction des incendies causés par la cigarette.
Toutefois, la compagnie expose, de long en large, pourquoi le projet de loi
C-260 ne devrait pas être adopté. « Modifier la composition des cigarettes les
rendraient peut-être plus toxiques, la réduction du degré d’inflammabilité
porterait les fumeurs à être plus négligents, et les risques de contrebande
augmenteraient advenant le cas où les fumeurs n’aimeraient pas les cigarettes à
inflammabilité réduite », évoque Imperial, qui prétend ne pas être en mesure de
fabriquer des cigarettes moins inflammables.
Du côté des groupes de santé, on présume que l’industrie s’objecte à la loi
craignant que celle-ci n’occasionne un précédent en matière de fabrication des
cigarettes. « Si les emballages canadiens doivent afficher des avertissements de
santé, l’industrie est totalement libre du contenu et de la fabrication de son
produit, en autant que la composition chimique en soit révélée », explique
François Damphousse, directeur du bureau québécois de l’Association pour les
droits des non-fumeurs (ADNF). Une fois que l’on aura réussi à réduire
l’inflammabilité du produit, il sera sans doute possible de modifier sa
composition, pour en réduire les méfaits sur la santé, pensent des spécialistes
antitabac.
Règlement de Santé Canada
Favorable à la réduction des risques d’incendie, Santé Canada appuie
l’initiative du député MacKay, même si elle considère que son règlement en
gestation est plus adéquat. Contrairement au C-260, ce règlement s’inscrirait
dans le cadre de la Loi sur le tabac. Même si elle n’a encore jamais été
utilisée, une clause de cette législation permet au gouvernement de régir en
matière de fabrication, et c’est justement ce que compte faire le ministère.
« La loi sur les produits dangereux a deux principaux objectifs, précise Denis Choinière de Santé Canada,
l’un étant de rendre les produits moins dangereux et
l’autre étant de les interdire. Or, avant de pouvoir adopter un règlement
émergeant de cette législation, il faudrait que la cigarette y soit d’abord
incluse, ce qui n’est actuellement pas le cas. »
Comme l’indique un document de consultation sur les risques d’incendie posés
par la cigarette, le règlement de Santé Canada devrait, comme le C-260,
s’inspirer de l’expérience américaine. « Jusqu’à présent, nous avons testé dix
marques de cigarettes canadiennes selon la méthode utilisée dans l’État de New
York et aucune d’entre elles n’a réussi l’épreuve », explique M. Choinière.
Avec la collaboration des principaux intéressés, Santé Canada procède
actuellement à l’évaluation des coûts et des avantages reliés à l’implantation
d’un règlement.
En ce qui concerne le C-260, les prochaines audiences du Comité permanent de la
santé auront lieu à l’automne, ce qui laissera le temps aux parties en cause de
renforcer leur position. La prépubli-cation du règlement de Santé Canada
devrait, quant à elle, avoir lieu au début de 2004.
« Peu importe le moyen qui sera utilisé, signale M. Damphousse de l’ADNF,
l’important c’est que l’inflammabilité des cigarettes soit régie le plus
rapidement possible, afin d’épargner un plus grand nombre de vies humaines ».