(Tiré de Info-tabac no 45, juin 2003)
La Coalition demande aux organismes québécois de refuser les dons de l’industrie du tabac
Par Josée Hamelin
En 2002, près de 300 organisations québécoises de santé et de services sociaux ont obtenu plus de 1,7 millions $ en dons versés par Imperial Tobacco Canada (ITC). C’est ce que révèle la liste des bénéficiaires de la compagnie qui précise que, toutes catégories confondues, c’est plus de 3,8 millions $ qui ont été remis à divers groupes québécois. S’il est légal pour le fabricant des cigarettes Player’s et du Maurier d’investir ainsi, la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac (CQCT) considère que les organismes récipiendaires devraient plutôt refuser ces fonds, pour ne pas faciliter les activités de relations gouvernementales de l’industrie.
« Les dons des fabricants de tabac incarnent une vaste campagne de relations
publiques visant à affaiblir, retarder ou contrer l’implantation de lois
régissant l’industrie, soutient Louis Gauvin, porte-parole de la Coalition. Au
cours des dernières semaines, le groupe de pression a envoyé des lettres à plus
de 600 organismes, leur demandant d’adopter des politiques relatives à l’origine
de leurs fonds. Ils sont encouragés « à ne pas solliciter ni accepter de
contributions financières, de parrainage ou de cadeaux provenant des compagnies
de tabac, de leurs dirigeants ou de leurs groupes de façade ».
Motivée, entre autres, par une lettre d’Imperial Tobacco envoyée aux députés
fédéraux, vantant ses bienveillantes contributions, la campagne de la CQTC
signale que l’industrie est forcée de chercher la faveur du public et redorer
son image. « Depuis que des documents de l’industrie ont été rendus publics,
explique-t-on, la crédibilité et l’appui politique dont elle bénéficiait se sont
sérieusement altérés. »
Le point de vue de l’industrie
Du côté des fabricants, on présente autrement ces élans de générosité. « Nous croyons qu’en participant à l’amélioration de la qualité de vie de nos concitoyens, nous contribuons de façon positive au développement de notre pays et aux collectivités qui en sont sa force vive », avance Imperial Tobacco sur son site Internet. Pourtant, au prorata de leurs parts de marché actuelles (60 % des ventes de tabac au pays), les produits d’ITC tuent environ 75 Canadiens par jour, soit plus de 25 000 par année. Les accidents vasculaires cérébraux, l’emphysème, les cardiopathies et les cancers figurent parmi les contributions du cigarettier bienfaiteur.
Les trois grandes compagnies canadiennes de tabac retirent ensemble près d’un
milliard $ en bénéfices nets chaque année. Si JTI-Macdonald et Rothmans, Benson
& Hedges ont aussi les moyens de répandre des dons à une pléiade d’organismes,
seule Imperial Tobacco divulgue sur le Web la liste de ses bénéficiaires.
« Notre appui aux moins fortunés, avec l’accent que nous accordons aux soins de
santé pour les personnes âgées, à l’enseignement postsecondaire et aux arts, est
suffisamment important pour faire de nous “une entreprise généreuse” »,
mentionne la section « engagement communautaire » de son site.
La Coalition ne croit pas que ce soit des motifs humanitaires qui poussent les
compagnies de tabac à financer des organismes culturels, communautaires, de
santé et d’éducation. « Plutôt que d’avoir prévenu le public et planifié le
retrait graduel de ses produits, après avoir découvert qu’ils causaient la mort,
l’industrie a choisi de favoriser les profits aux dépens des vies humaines »,
indique-t-on. Le regroupement antitabac ajoute que les dons de l’industrie
demeurent minimes, en comparaison avec ses dépenses publicitaires ou ses
profits. « Imperial Tobacco a donné 8 500 000 $ à plus de 800 organisations
canadiennes en 2002, l’équivalent de moins de trois jours de profits pour la
compagnie. Pourtant, dans une année, elle dépense plus de 68 millions $ en
promotion », remarque la Coalition.
Donations dénoncées, mais argent conservé
D’après Clifford P. Stanners, professeur au Centre de recherche sur le cancer de
l’université McGill, aucun organisme de santé, et encore moins un groupe de
recherche sur le cancer ne devrait accepter d’argent d’une compagnie de tabac.
Néanmoins, bon nombre de réputés organismes québécois ont reçu des montants
considérables d’Imperial en 2002. C’est le cas de l’Institut de cardiologie de
Montréal, de l’Institut du cancer de Montréal et de Centraide du Grand Montréal
qui, à eux trois, ont récolté plus d’un demi-million de dollars.
Concernant les 20 000 $ reçus en 2002, pour une contribution cumulative de
100 000 $, la représentante de l’Institut du cancer de Montréal a plaidé
l’innocence lorsqu’elle fut questionnée par Info-tabac. « Au cours des premières
années de l’attribution, nous nous étions entendus pour un don provenant de Pharmaprix et non d’Imperial Tobacco, soutient Mme Maral Tersakian, directrice
des campagnes de financement. Puis il y a eu un changement de propriété chez Imasco, qui possédait alors les deux compagnies. Nous avons été pris de court en
constatant que les chèques venaient désormais d’Imperial Tobacco et non plus de
Pharmaprix ». Bien que l’argent n’ait pas été alloué à des projets particuliers,
l’Institut a choisi de le garder, mais prendra dorénavant garde de ne pas
solliciter de fonds de compagnies de tabac.
Centraide
Centraide du Grand Montréal n’est pas
embarrassé par ses 400 000 $ reçus d’Imperial en 2002. « Nous ne
sommes pas là pour porter un jugement sur les gens qui nous donnent, comme les
organismes à qui nous donnons ne jugent pas ceux à qui ils offrent des services,
soutient René Bouchard, responsable des communications. Il est difficile
de tracer la ligne déterminant de qui devrait ou non provenir notre financement.
Nous n’avons pas de politique discriminatoire et nous acceptons les dons de
toutes les sociétés légalement reconnues ». Confronté au fait que 12 000 Québécois meurent
annuellement des suites du tabagisme, M. Bouchard a repris les mots de
l’industrie selon lesquels fumer « relève d’un choix personnel effectué par des
adultes libres et consentants ». On peut donc présumer que Centraide ne changera
pas sa politique.
Cardiologue et directeur des services
professionnels à l’Institut de cardiologie de Montréal, le Dr Martin Juneau est
bien conscient que le tabac est très nocif pour la santé. Lorsqu’il est arrivé
en poste à l’Institut, il a remarqué qu’un don de 500 000 $ jadis offert par
Pharmaprix, comme dans le cas de l’Institut du cancer, venait désormais d’Imperial
Tobacco. « Même si c’est le nom de Pharmaprix qui a d’abord été apposé au don,
il serait hypocrite de dire que nous ne savions pas que l’argent provenait, en
fait, de la compagnie de tabac, souligne-t-il. Avant, la manière de penser dans
le milieu hospitalier était que la cigarette causait assez de problèmes de santé
pour que les compagnies de tabac payent pour les soins offerts. »
Après qu’un scandale eut révélé dans
les médias que certains centres hospitaliers étaient financés par l’industrie du
tabac, l’Institut a implanté, dès l’automne 2002, une politique stipulant
qu’aucun don provenant d’un fabricant de tabac ne pouvait dorénavant être
accepté. Toutefois, puisque l’argent alloué était déjà attribué, l’Institut ne
l’a pas retourné à Imperial. « C’est officiel que les compagnies de cigarettes
se servent du nom des centres hospitaliers pour bien paraître socialement et
publiquement. Lorsque des organismes acceptent un don de l’industrie, ça permet
à la compagnie en question de se faire une belle image », admet le Dr Juneau.
Signalant qu’il s’était servi du
scandale médiatique pour instaurer une politique à l’Institut, le Dr Juneau a
salué les efforts de la Coalition, ajoutant que le travail qu’elle effectuait
dans ce domaine était très utile. Selon lui, tous les organismes devraient
implanter des politiques claires concernant la provenance des dons.
Dans son communiqué émis le 29 mai, la Coalition rapporte un cas très exemplaire, celui de la Fondation de l’Hôpital Laval qui a récemment retourné un don de 30 000 $ versé par le géant canadien du tabac. Elle signale aussi la collaboration de quatre autres organisations qui refuseront désormais le soutien de l’industrie, soit la Fondation Katimavik, la Fondation d’Aide Directe – SIDA Montréal, le Centre Alpha Sainte-Marie et la Fondation Minorité inVISIBLE.