(Tiré de Info-tabac no 33, juillet-août 2000)
Les trois fabricants appuient le projet de fondation contre le tabagisme juvénilepar Denis Côté
Obligés de comparaître devant un comité du Sénat
canadien, les présidents des trois principaux fabricants de cigarettes
du pays ont signifié leur appui au projet de loi S-20, lequel prévoit
la création de la « Fondation canadienne de lutte contre le
tabagisme chez les jeunes ».
Daprès le texte du projet de loi, cette fondation agirait « pour
le compte de lindustrie canadienne du tabac », laquelle
souhaite, selon ses déclarations, prévenir la consommation du
tabac chez les mineurs. Elle serait financée principalement par un prélèvement
de 3/4 de cent par cigarette, et de 7,5 cents par cigare, pour un budget denviron
360 millions $ par année. Cette somme représente 18 fois ce dont
dispose actuellement Santé Canada (20 millions $) pour tous les secteurs
de la lutte contre le tabagisme.
Malgré cette reconnaissance surprenante de lindustrie du tabac,
la fondation nest pas près de voir le jour. Initiative dun
sénateur ontarien, le libéral Colin Kenny, et non pas du gouvernement
Chrétien, le projet de loi S-20 est à létude au Comité
permanent de lénergie, de lenvironnement et des ressources
naturelles du Sénat, lequel a ajourné ses travaux pour lété.
Son adoption par ce comité et par le Sénat pourrait seffectuer
aisément à lautomne, car tous les témoins entendus
se sont dits en faveur de la fondation. Cependant, létape de la
Chambre des Communes risque dêtre plus longue et laborieuse, surtout
si des élections sont déclenchées à lautomne.
Létape des Communes
En 1998, le président de la Chambre, Gilbert Parent, avait refusé
de recevoir le projet de loi, alléguant, comme le soutenait le gouvernement,
quil empiétait sur une juridiction exclusive de ce dernier, à
savoir linstauration dune taxe. Le projet de loi du sénateur
Kenny a été reformulé, en insistant sur le « prélèvement »
financier qui, nétant pas une taxe au sens des lois fiscales, apporterait
des avantages à lindustrie du tabac. Fort de lappui des fabricants,
le projet de loi ne pourra pas être écarté aussi cavalièrement
cette fois-ci.
Cest un secret de Polichinelle de dire que lintention de M. Kenny
et de très nombreux partisans du monde de la santé pour ce projet,
est dinciter le gouvernement Chrétien, en particulier le ministre
des Finances, Paul Martin, à permettre la mise sur pied dun organisme
autonome et permanent pour contrer le tabagisme, et à le doter dun
important budget récurrent tiré dune portion de la taxation
du tabac. Actuellement, la lutte antitabac gouvernementale est lourdement handicapée
par son budget infime, soit moins de 1 % des revenus fédéraux
sur le tabac, et par les lenteurs et les hésitations inhérentes
à une administration publique sous contrôle politique.
Réserves de RBH
Dans leurs témoignages du 8 juin, les présidents des compagnies
canadiennes de cigarettes nont guère bronché devant le budget
annuel anticipé de la fondation, de 360 millions $, qui est pourtant
du niveau de toutes les dépenses de publicité, de marketing et
de mise en marché de leurs trois sociétés.
Seul le président de Rothmans, Benson & Hedges (RBH), John Barnett,
a fait remarquer que, depuis 1994, le gouvernement canadien avait déjà
récolté des fabricants plus de 400 millions $ en surtaxes, spécialement
pour lutter contre le tabagisme, et quil nen avait dépensé
que 150 millions $. Selon M. Barnett, les 250 millions $ manquants suffiraient
à financer les premières années de la fondation. Lappui
de RBH serait également conditionnel à la présence de lindustrie
sur le conseil dadministration de la fondation, ce quécarte
précisément le projet de loi.
OK pour Imperial
Pour sa part, le nouveau président du géant Imperial Tobacco,
Bob Bexon, affirme soutenir entièrement le projet. « Laissez-moi
débuter en établissant clairement notre position, a-t-il déclaré.
Nous nacceptons pas le tabagisme juvénile, point à la ligne.
En conséquence, nous appuyons fortement ce projet de loi. À terme,
nous voyons là-dedans un projet communautaire qui pourrait sattaquer
à un sérieux problème qui inquiète tous les Canadiens.
Nous voulons que ce projet de loi aboutisse. »
Ayant accédé à la présidence de JTI-Macdonald lors
de son acquisition par Japan Tobacco lautomne dernier, Michel Poirier,
à son tour, sest également dit en faveur de la fondation.
Au cours du seul échange en français, M. Poirier fut interrogé
par le sénateur conservateur Pierre Claude Nolin, lequel ne comprend
pas lappui spontané des présidents.
Doù viendront vos profits ?
« Je suis sûr que vous êtes de bonne foi, mais moi,
M. Poirier, jaurais une question. Doù vont venir vos profits ?
Vous perdez, bon an mal an, 40 à 45 000 usagers ou clients et vous
devez en trouver de nouveaux, a considéré M. Nolin, en faisant
allusion aux Canadiens qui décèdent de maladies liées au
tabagisme. (
) Alors, comment pouvez-vous perdre 45 000 clients par
année et dire On hérite de clients, mais dans le fond, on
nen veut pas. Officiellement, les nouveaux qui nous arrivent ont moins
que lâge légal ; on les a, mais on ne les veut pas,
et on devrait peut-être travailler activement à ne pas les rechercher. »
Le président de JTI-Macdonald a répondu quaux États-Unis,
les ventes aux mineurs ne représentent que 2 % du marché, soit
des revenus dont il se passerait de manière à rendre son industrie
plus acceptable. « Je comprends le 2 %, a rétorqué
M. Nolin. Mais ne mêlez pas les choses qui sont déjà
mêlées. Dans les chiffres, 75 % des gens qui commencent à
fumer le font avant lâge légal. Cest plus que 2 % du
tabac, cela. Jessaye de comprendre la logique commerciale de votre décision.
»
La réplique de M. Poirier, étonnante pour un PDG, sest conclue
ainsi : « Je ne suis pas sûr de vos données. Vous
avez sans doute raison, mais possiblement que les marchés vont continuer
et aussi que les gens vont prendre cette décision dessayer dexpérimenter
lorsquils seront dâge légal. »
Scepticisme de la Coalition
Soutenant le projet de fondation, la Coalition québécoise pour
le contrôle du tabac a toutefois affirmé son scepticisme face aux
motivations profondes des fabricants. « Lindustrie du tabac
ne fait rien qui nest pas, en bout de compte, avantageux pour elle »,
a-t-elle fait valoir par lentremise de commentaires télécopiés
aux éditorialistes et aux chroniqueurs des journaux.
« Lindustrie a présentement une très mauvaise
image - la pire de son histoire - à cause des récentes révélations
concernant ses activités illégales dans la contrebande, à
cause des documents internes démontrant quelle cible les jeunes,
quelle manipule les niveaux de nicotine, etc. Lappui à un
projet visant à réduire le tabagisme chez les jeunes pourrait
leur permettre de redorer leur blason terni », analyse la Coalition.
Ce mouvement antitabac estime que le soutien de lindustrie rendra plus
difficile, par le biais de la fondation, lutilisation de campagnes sattaquant
directement aux fabricants de cigarettes, lesquelles se sont montrées
les plus efficaces auprès des jeunes américains. Cette réserve
sera dautant plus forte si un dirigeant de lindustrie siège
au conseil dadministration de la fondation, tel que demandé par
M. Barnett de RBH. De plus, la Coalition sinquiète de savoir si
la perspective requise par la fondation, de prélever 19 cents par paquet,
ne risque pas de retarder lannonce imminente de hausses de taxes.
Par ailleurs, lindustrie peut trouver avantage à ce que les groupes
de santé concentrent leurs efforts sur les enfants, en négligeant
dautres aspects primordiaux de la lutte antitabac, comme le développement
des lieux sans fumée et la cessation. Selon le texte du projet de loi,
la fondation ne cible que les moins de 18 ans. Les experts sentendent
pour dire que seule une stratégie complète, visant aussi les adultes,
peut vraiment atteindre les adolescents.
Nocivité des produits
Les trois présidents des fabricants ont été soumis à
un barrage de questions des sénateurs concernant la nocivité de
leurs produits. Ils ont évité de commenter le lien entre le tabagisme
et le cancer ou les maladies du cur, se réfugiant derrière
le fait quils ne sont pas médecins. Coincé devant linsistance
dun sénateur, M. Bexon a concédé que « les
cigarettes causent des maladies pulmonaires mortelles chez certaines personnes. »
Les dirigeants de lindustrie nont pas reconnu les dangers de la
fumée secondaire, affirmant que les recherches à ce sujet sont
contradictoires. Ils ont aussi nié la dépendance occasionnée
par la nicotine, sauf peut-être pour « certaines personnes ».
M. Poirier a comparé le besoin de nicotine à celui que lon
peut ressentir pour le chocolat. Les présidents ont répété
que « six millions de Canadiens adultes choisissent de fumer »,
comme si les fumeurs navaient pas pris cette habitude tenace à
ladolescence alors quils étaient inconscients des risques
encourus.
Groupes de santé
Bien quils naient pas obtenu lattention des grands médias,
lesquels ont couvert abondamment la comparution de lindustrie, des groupes
de santé, dont ceux spécialisés dans le contrôle
du tabac, ont bien sûr témoigné devant le comité
sénatorial. Leurs représentants ont souhaité vivement la
création dune fondation antitabac bien financée, permanente
et indépendante du gouvernement.
Garfield Mahood, directeur de lAssociation pour les droits des non-fumeurs,
a insisté sur la nécessité de programmes complets, sétendant
sur plusieurs secteurs, pour parvenir à réduire le tabagisme.
Il a déploré la minceur du budget de Santé Canada consacré
à ce secteur. « Jaimerais signaler quil y a
eu une faiblesse dans le financement du contrôle du tabac, a-t-il indiqué.
Cest là tout le problème. (
) Les locaux (du personnel
regroupé de Santé Canada) étaient choisis, mais il ny
avait plus dargent. Ils nont plus dargent actuellement.
»
M. Mahood était accompagné de trois leaders de la lutte antitabac
aux États-Unis, lesquels ont témoigné des résultats
obtenus lorsque le manque de fonds nest plus un obstacle. Greg Oliva,
chef de la planification au Département du contrôle du tabac de
Californie, Greg Connolly, directeur du programme de contrôle du tabac
du Massachusetts, et Chuck Wolf, chef des opérations de lAmerican
Legacy Foundation, ont reçu les applaudissements des sénateurs,
un événement rarissime, après avoir exposé les succès
de leurs programmes.
Pour sa part, la Coalition québécoise pour le contrôle du
tabac, réunissant plus de 725 organismes supportant sa plate-forme, était
représentée par Gilles Lépine, directeur général
de lAssociation régionale du Sport Étudiant de Québec,
laquelle est active dans la prévention du tabagisme au niveau scolaire.