(Tiré de Info-tabac no 32, mai-juin 2000)
Pourquoi les francophones fument-ils plus que les anglophones ? Comment réagir ? Les auteurs sont respectivement coordonnateur et directrice de campagne
de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac.
Selon un rapport remis à Santé Canada, des actions plus élaborées
et plus soutenues en matière dappui aux intervenants, aux programmes,
à la communication et à la recherche, sont essentielles pour améliorer
le portrait inquiétant du tabagisme chez les francophones au Canada.
Telles sont les principales conclusions dun rapport1 réalisé
par la firme Nadeau, Beaulieu et Ass. et présenté à Santé
Canada par le Conseil canadien pour le contrôle du tabac et la Coalition
québécoise pour le contrôle du tabac. Il dresse le bilan
des activités effectuées entre 1994 et 1997 dans le cadre de la
Stratégie de la réduction de demande de tabac (SRDT) et en dégage
des pistes de travail pour lavenir. Rappelons que cette Stratégie,
de quelque 100 millions $, avait été lancée par le gouvernement
fédéral comme mesure pour tenter de freiner les hausses appréhendées
de lusage du tabac, au lendemain de la baisse des taxes sur les cigarettes.
Une première série de recommandations portent sur la nécessité
de disposer dune banque bien fournie de programmes et de matériel
en langue française. Dautres concernent les moyens de communication
à mettre en place pour faciliter le contact permanent entre francophones
de partout au pays qui travaillent à la réduction du tabagisme,
particulièrement pour ceux qui oeuvrent en milieu minoritaire.
Matériel conçu en anglais
En fait, les ressources dont disposent les francophones vivant dans des provinces
anglophones sont rares, et parfois tout simplement inexistantes. Lorsque du
matériel est disponible, il est le plus souvent élaboré
en anglais pour une clientèle anglophone, puis traduit en français
avec toutes les distorsions quune pareille démarche rend possibles.
Il y a donc une réelle exigence de matériel conçu et produit
pour répondre aux besoins spécifiques de la population francophone.
De plus, dans de nombreux cas, les intervenants sont pratiquement coupés
de tout contact avec ce qui se passe dans le domaine de la lutte au tabagisme
ailleurs dans leur province ou au pays. Cest pourquoi, « si
lon doit intensifier les efforts, (
) lon doit dabord
sassurer de bien former et doutiller les intervenants. Laccès
à la formation, la diffusion dinformation, le partage des leçons
apprises et le réseautage sont des éléments essentiels
au travail des intervenants engagés dans la lutte pour le contrôle
du tabac. »1
35 % de fumeurs
Le portrait de la consommation de cigarettes chez les francophones soulève
beaucoup dinquiétudes. Ces derniers présentent les taux
de tabagisme les plus élevés au Canada (35%). De plus, ils fument
plus de cigarettes par jour que les anglophones et la teneur en nicotine de
leurs cigarettes est en moyenne 20 % plus élevée.2
Un autre aspect important des recommandations a trait à la recherche,
car on sait finalement peu de choses du tabagisme chez les francophones. Seules
quatre provinces, le Manitoba, lOntario, le Québec et le Nouveau-Brunswick,
disposent de données fiables sur la consommation de cigarettes chez leurs
concitoyens de langue française. Et encore ! Les statistiques incluant
des distinctions quant à la langue ne font pas partie des informations
de base de toutes les enquêtes pancanadiennes. Pour les autres provinces,
les prévalences regroupent lensemble des fumeurs sans particularité
linguistique.
Quelles différences ?
Et peut-être plus important, comment expliquer ces écarts dans
la consommation entre les deux principaux groupes linguistiques : chez les jeunes,
chez les femmes, dans lensemble de la population ? On entend souvent dire
qu « avec les francophones, cest pas pareil,
la liberté et la joie de vivre sont plus importantes »
! Quentend-on par là au juste ? Sagit-il de différences
liées aux niveaux déducation, aux types demplois et
de revenus, à des différences culturelles et lesquelles précisément ?
Quelles sont les connaissances et les attitudes des francophones à légard
du tabagisme et de la santé ? Sur quelles cordes sensibles miser pour
prévenir et réduire lusage du tabac ?
À ce jour, aucune étude, pas plus que lensemble des recherches
faites sur le sujet, ne fournit de solution satisfaisante. Pourtant, les réponses
à ces questions sont déterminantes puisquelles procureront
le savoir nécessaire au développement de programmes et de matériel
vraiment adaptés aux conditions et aux particularités des francophones
en regard du tabagisme, dans chacune des provinces.
De fait, la population francophone au Canada nest pas homogène.
Elle est composée de communautés distinctes avec leurs traits
et caractéristiques propres. Cest pourquoi on ne sadresse
pas aux Québécois, aux Acadiens, aux Franco-Ontariens ou aux Franco-Manitobains
selon le modèle du moule unique. Ils ont bien des traits en commun, dont
la langue et le partage dune certaine culture. Mais, lhistoire et
le milieu quils habitent les rendent également très différents
les uns des autres.
Moment propice
Le moment semble particulièrement propice au lancement dinitiatives
de fond concernant la réduction du tabagisme chez les francophones. Le
Canada a réalisé des pas de géant dans la lutte au tabac
au cours des dernières années. Au niveau fédéral,
le gouvernement pose actuellement des gestes qui vont créer des précédents
mondiaux : nouveaux avertissements percutants, poursuites contre un manufacturier
pour cause de contrebande.
La Colombie-Britannique, lOntario et Terre-Neuve sont engagées
elles aussi dans des poursuites contre lindustrie du tabac, et dautres
provinces songent à suivre leur exemple. Lensemble des provinces
canadiennes dispose de mesures législatives anti-tabagiques. Certaines
comme lAlberta, lOntario et le Québec ont vu émerger
dimportants réseaux dintervenants actifs et très bien
structurés.
Le fait de se doter des moyens nécessaires en termes de matériel
et programmes, de communication, de support aux intervenants et de recherche
qui vont permettre dassocier formellement lensemble de la communauté
de langue française à ces initiatives, ne pourra que bénéficier
à toute la collectivité canadienne dans sa lutte pour un meilleur
contrôle du tabac.
1 : Les francophones et le tabagisme au Canada : le
chaînon manquant. Document de travail produit en juin 1999. Figure désormais
sur le site de Santé Canada sous le titre de : Le tabagisme chez
les francophones du Canada : leçons à retenir de la Stratégie
de lutte contre le tabagisme 1994-1997. On peut le trouver à :
http://www.hc-sc.gc.ca/hppb/tabac/bureau/bureau1.html
2 : Georges Létourneau, Les francophones et le tabagisme, Santé
et Bien-être social Canada, 1989.
3 : Santé Canada, Enquête sur le tabagisme au Canada, Quartier
1 et 4, 1994.
4 : Santé Canada, Enquête de 1994 sur le tabagisme chez les jeunes,1996.
5 : Les langues officielles au Canada, Commissariat aux langues officielles
à partir de données de Statistique Canada, recensement de 1996,
première langue officielle parlée.
6 : Statistique Canada, recensement 1996.