(Tiré de Info-tabac no 32, mai-juin 2000)
Remue-ménage chez les trois grands fabricants de cigarettespar Denis Côté
Les derniers mois ont été le théâtre de multiples
bouleversements chez les trois principaux fabricants canadiens de cigarettes :
Imperial Tobacco, Rothmans, Benson & Hedges (RBH) et JTI-Macdonald. Bien
quelles partagent un passé douteux, notamment en ce qui concerne
la crise de la contrebande au début des années 1990, ces compagnies
viennent toutes trois dêtre lobjet de changement dappartenance.
Elles sont maintenant la propriété, en tout ou en partie, de multinationales
du tabac qui détiennent ainsi environ 90 % du marché des cigarettes
manufacturées au pays, cest-à-dire le secteur le plus lucratif.
Imperial Tobbacco achetée par BAT
Le 28 janvier, les actionnaires dImasco ont approuvé dans une proportion
de 96 % lachat et le démembrement de leur société,
laquelle fut fondée à partir du succès commercial dImperial
Tobacco à la fin des années soixante. Son offre dacquisition
acceptée, British American Tobacco (BAT) est maintenant propriétaire
unique du fabricant des cigarettes Players et du Maurier. La multinationale
anglaise fait ainsi main basse sur 69 % du marché canadien.
Ceci permettra à BAT de finaliser la vente de Canada Trust à la
Banque Toronto-Dominion et de Pharmaprix à une firme américaine.
Bien quattristé par le démantèlement de sa société,
le dernier président dImasco, Brian Levitt, a reçu une prime
de départ denviron 6 millions $.
Bénéfices record de 871 millions $
Imperial Tobacco a réalisé des bénéfices dexploitation
record de 871 millions $ en 1999, en hausse de 7 % sur 1998. Cette somme représente
pas moins de 48 % des revenus de la société, après
les taxes et droits sur le tabac. Si laccroissement constant des bénéfices
dexploitation dImperial Tobacco se maintient, ces derniers dépasseront
le milliard $ en 2001. Ce rendement exceptionnel est redevable principalement
à la politique de prix élevés et unifiés des trois
grands fabricants canadiens et à la quasi- inexistence du marché
des marques économiques au pays.
Ce contexte pour le moins lucratif a de quoi réjouir le nouveau président
de la compagnie, Bob Bexon, un ancien directeur du marketing chez Brown &
Williamson, la filiale américaine de BAT. Quant à son prédécesseur,
Don Brown, il préside maintenant lécurie de Formule 1 de
la multinationale, pour laquelle le pilote dorigine québécoise
Jacques Villeneuve porte les couleurs des cigarettes Lucky Strike.
Pour sa part, Jean-Paul Blais, ancien vice-président au marketing dImperial
Tobacco, a démissionné en février pour se consacrer, à
titre personnel, au remplacement de la commandite de du Maurier pour la Classique
canadienne de golf. Avec ou sans lappui sincère de son ancien employeur,
M. Blais contribuera ainsi à dissocier le golf féminin du tabagisme.
M. Blais a été remplacé par Jeff Guiller. On ne sait pas
encore si M. Guiller sera présenté aux journalistes sportifs et
culturels à titre de « président de du Maurier
Ltée » ou de « président de Players
Ltée » comme létait Jean-Paul Blais, ce qui octroyait
une visibilité additionnelle et une personnalité aux marques.
Ne parlant pas français, pas plus que son patron M. Bexon, M. Guiller
aura peu de chances de se faire connaître au public québécois.
Hausse des prix
Bien quelle ait réalisé des bénéfices dexploitation
phénoménaux en 1999, Imperial Tobacco, de concert avec son « concurrent »
JTI-Macdonald, a annoncé une hausse de 50 cents la cartouche à
compter du 10 avril. Lautre important fabricant, RBH, les a imités
la semaine suivante, mais sest distingué en augmentant le prix
des formats King Size de 70 cents la cartouche. Il est très rare quun
des trois grands fabricants canadiens nait pas exactement les mêmes
prix que ses deux concurrents.
Bien que leurs sièges sociaux soient à Toronto, RBH (environ 18
% du marché) fabrique ses cigarettes dans le quartier St-Roch à
Québec, tandis que JTI-Macdonald (environ 11 % du marché) manufacture
sa marque vedette, les Export A, dans le centre-est de Montréal.
JTI-Macdonald poursuivie
JTI-Macdonald est le nouveau nom de RJR-Macdonald, suite à son achat
par Japan Tobacco Inc. « JTI-Macdonald est fière de poursuivre
la longue tradition Macdonald tout en devenant une partie essentielle de Japan
Tobacco Inc. », a déclaré le 29 novembre dernier
le vice-président des affaires corporatives, Guy Côté, par
voie de communiqué.
La fierté de JTI-Macdonald a rudement été mise à
lépreuve peu après, alors que le ministère de la
Justice du gouvernement du Canada eût annoncé, le 21 décembre,
quil intentait une poursuite contre la compagnie, sa maison-mère
et le Conseil canadien des fabricants des produits du tabac, réclamant
des dommages dau moins un milliard $ US. Le gouvernement soutient que
ces sociétés ont escroqué la population canadienne en complotant
avec des distributeurs et des contrebandiers connus pour introduire illégalement
leurs produits du tabac au Canada.
Les ministres fédéraux du Revenu, de la Justice et de la Santé,
Martin Cauchon, Anne McLellan et Allan Rock, ont conjointement expliqué
cette poursuite devant les médias, laquelle a été déposée
en Cour fédérale américaine à Syracuse, dans lÉtat
de New York.
Bien quelle nen découle pas, cette poursuite a suivi de quelques
jours le dévoilement à la une du quotidien The Gazette
de Montréal, dune vaste enquête de William Marsden, faisant
la lumière sur les années de contrebande (de 1990 à 1994)
et son approvisionnement par les trois fabricants canadiens. Le 17 janvier,
ce journaliste signait une autre enquête, encore à la une de The
Gazette, révélant linstigation par les fabricants du
mouvement de contestation des taxes sur le tabac.
Sérieuse embûche
La poursuite fédérale fait actuellement face à une sérieuse
embûche, car elle est intentée en vertu dune loi américaine
connue sous le nom de Federal Racketer Influenced and Corrupt Organisations
(RICO). Or, en février, la Cour suprême des États-Unis a
statué quune poursuite basée sur cette loi doit être
signifiée dans les quatre années qui suivent le moment où
la victime sest rendue compte des torts quon lui causait. Paradoxalement,
les avocats de JTI-Macdonald affirment maintenant que le gouvernement canadien
savait depuis le début des années 1990 quil était
victime dactes irresponsables de la part des fabricants de cigarettes
! Selon eux, le délai de quatre ans serait donc révolu. Le 22
mars, ils ont déposé à Syracuse une requête dans
le but dinvalider la poursuite canadienne.
Par ailleurs, le gouvernement fédéral sest retrouvé
involontairement appuyé dans son action contre lindustrie par le
dévoilement dun rapport confidentiel de lAgence des douanes
et du revenu. Celle-ci allègue que les autorités visaient les
mauvaises cibles au début des années 1990, en se concentrant sur
les petits trafiquants et les revendeurs, plutôt que sur les fabricants
de cigarettes. Les grandes lignes de ce rapport confidentiel furent révélées
par le Globe and Mail du 25 mars.
RBH dans le collimateur
Rothmans, Benson & Hedges, deuxième plus important fabricant de cigarettes au
Canada, n’est pas à l’abri d’accusations concernant son approvisionnement de la
contrebande. Le directeur de l’Association pour les droits des non-fumeurs,
Garfield Mahood, actionnaire (minoritaire !) de la compagnie, a tenté
d’interroger les dirigeants de RBH à propos de la contrebande de ses produits,
lors d’une assemblée générale le 17 janvier. Toutefois, ses questions furent
déclarées hors d’ordre… On peut en apprendre plus à ce sujet sur le site
Internet de l’ADNF.
Quelques jours avant les interrogations fort médiatisées de lADNF,
la compagnie avait annoncé labolition de 126 de ses 911 emplois,
invoquant une réduction de part de marché et linstauration
de lois plus sévères sur le contrôle du tabac.
Dautre part, à la mi-février, RBH a confirmé sêtre
totalement dégagée de son ancien actionnaire principal, Rothmans
International, dont la participation a été vendue à un
syndicat financier de 10 sociétés, incluant la Financière
Banque Nationale. Cette transaction avait été rendue nécessaire
à la suite dune directive du Bureau fédéral de la
concurrence, lequel nacceptait pas que le propriétaire dImperial
Tobacco, BAT, contrôle aussi son principal concurrent, après avoir
acheté Rothmans International. Un autre géant mondial du tabac,
Philip Morris, détient toutefois encore 40 % de RBH.
BAT loin dêtre épargnée
Pour sa part, British American Tobacco néchappe pas non plus aux
accusations de contrebande sur la scène internationale. « BAT,
le second fabricant de tabac au monde, a pendant des décennies encouragé
lévasion fiscale et la contrebande de cigarettes, dans un effort
global pour raffermir sa part du marché et séduire des générations
de nouveaux fumeurs, montrent des documents internes de la compagnie »,
ont rapporté les chercheurs du International Consortium of Investigative
Journalists à Washington. Après des mois de recherches, des
journalistes du quotidien anglais The Guardian sont eux aussi arrivés
à des conclusions similaires, dans un dossier-choc paru le 31 janvier.
On dit souvent quil ny a pas de fumée sans feu. Dans le cas
de la contrebande des cigarettes, de cette fumée pourrait émerger
dautres poursuites de la part des gouvernements, de nouvelles enquêtes,
sans oublier le retour de la taxation dissuasive du tabac.