(Tiré de Info-tabac no 29, novembre-décembre 1999)
Le débat entourant les droits des fumeurs et ceux des non-fumeurs nest pas nouveau. Toutefois, il est influencé par lévolution des valeurs sociétales qui tendent à décourager lusage du tabac. De plus en plus, la société québécoise est sensibilisée aux méfaits du tabagisme. Dans le même sens, les entreprises prennent davantage conscience des coûts pécuniaires et des coûts sur la santé dune telle habitude.
Plusieurs compagnies ont déjà adopté diverses politiques et attitudes pour régir lusage du tabac. Toutefois, les esprits pessimistes véhiculent lidée que la majorité des chefs dentreprises québécois se disent très inquiets de la mise en application de la Loi sur le tabac.
Il faut considérer ces inquiétudes, néanmoins, il est tout à fait possible de réussir un changement vers un milieu sans fumée. De lavis dexperts en ce domaine, certaines conditions et étapes doivent cependant être respectées. Lors dun mini-colloque offert aux entreprises par le Conseil québécois sur le tabac et la santé (CQTS), le 13 octobre dernier, le conférencier Daniel Lemire, de lorganisme Vivre mieux sans fumer, a examiné ces conditions.
Dabord, il est important de nommer une personne responsable de ce dossier, a-t-il souligné. En outre, il conseille dopter pour une gestion participative adaptée aux particularités de lentreprise et impliquant les fumeurs, les non-fumeurs et lassociation syndicale dès le début. « On gagnera à faire participer lensemble du personnel à des questions comme les étapes et la durée de limplantation, le soutien à offrir aux fumeurs. Plusieurs entreprises choisissent de former un comité de travail composé de fumeurs pour évaluer leurs résistances et de non-fumeurs pour sappuyer sur leurs besoins. On évitera toutefois de polariser les employés en deux clans : fumeurs contre non-fumeurs. »
La recherche de solutions doit être partagée par tous ceux impliqués dans ce processus. Et le succès de limplantation sappuie sur une bonne stratégie de communication, a souligné le conférencier. Elle doit miser sur la transparence : « on peut formuler des règles claires et fermes tout en se montrant empathique devant les efforts demandés. » Par ailleurs, des activités de sensibilisation de toutes sortes et utilisant divers moyens de communication doivent être menées afin de favoriser lacceptation de la politique, estime-t-il.
M. Lemire précise quil est important doutiller les principaux acteurs. Il faut informer les fumeurs des nouvelles directives assez tôt afin quils planifient leurs nouvelles habitudes, soit les moments où ils iront fumer, ou encore comment ils résisteront à leurs envies de fumer.
Micheline Bail, agente de relations humaines au CLSC Des Faubourgs, estime que limplantation dune politique despaces sans fumée se met en uvre par étape. Dabord, préparer le terrain. Cette phase comporte la collecte dinformations diverses sur le tabagisme et la compréhension de la situation dans lentreprise. Concurremment, la sollicitation de lappui de la direction et du syndicat et la sensibilisation des employés sont des enjeux importants.
Après cette première étape vient celle de lélaboration de la politique et ensuite son application. Quant à la dernière étape, elle consiste à assurer le suivi et voir au respect de la politique. À ce chapitre, il sagit didentifier le taux de satisfaction, les problèmes, sil y a lieu, et de proposer des solutions.
La clé du succès : la communication sous diverses formes - lettres, affiches, réunions, bulletins, mémo accompagnant la paye, boîtes vocales, courrier électronique, messages sur vidéo, kiosques dinformation, etc.
Bien que cette loi puisse représenter un encouragement pour certains à cesser de fumer, ce nest pas son but avoué ; elle tend plutôt à protéger la santé de ceux qui sont involontairement exposés à la fumée du tabac. Toutefois, on conseille aux employeur doffrir aux employés fumeurs, des programmes de soutien à larrêt tabagique et des informations claires et non équivoques à chacun des salariés sur la mise en place de la politique.
Plusieurs entreprises craignent la détérioration du climat de travail, une augmentation de labsentéisme et même la perte de certains de leurs employés. Le CQTS estime que lemployeur peut minimiser les réactions en soutenant les fumeurs lors de cette transition des habitudes de consommation de tabac.
« Pour éviter que les fumeurs réagissent à lidée de subir seuls tout le poids du changement qui leur est imposé, le milieu doit offrir des conditions favorables et faciliter leurs efforts. Des fumeurs arrêteront de fumer et dautres choisiront de fumer seulement au lieu et au moment prescrit. Dautres enfin se conformeront aux règles de temps à autre tout en y dérogeant régulièrement ou en les contestant. Lemployeur tiendra compte de lambivalence des personnes concernées comme dans tout processus de changement. Il reconnaîtra les efforts, acceptera les erreurs de parcours, tout en maintenant fermement son but. »
Plusieurs exemples de réussites vécues de politiques despaces sans fumée en milieu de travail devraient pouvoir servir de baromètre et calmer les angoisses associées à lapplication de la Loi sur le tabac en milieu de travail. Pensons aux édifices du gouvernement fédéral, à la Banque de Montréal, à la Banque Nationale, à la Banque Royale, au Canadien national, chez Dominion Textile, à Hydro-Québec, à lInstitut de recherche sur les pâtes et papiers, chez Merck Froost Canada, à lOrdre des pharmaciens du Québec, chez Pétro-Canada, à La Presse canadienne, à Revenu Québec, Québécor, Air Liquide, Best Foods, Industries Ling, la société Bose, pour nen nommer que quelques-unes.
Lexamen de ces exemples démontre que limplantation dune politique de contrôle du tabac dans les entreprises ne doit pas être improvisée. Idéalement, cette démarche séchelonnera sur une certaine période de temps afin de permettre aux fumeurs de sen accommoder.
Depuis 1995, Alcan est un lieu totalement sans fumée. Dès septembre 1986, la compagnie étant consciente des dangers du tabagisme pour la santé tient une première réunion exploratoire. En 1987, elle forme un comité qui sonde les employés pour savoir sils sont favorables à une politique tabagique. Bien que moins de la moitié des répondants se disent dérangés par la fumée du tabac, 75 % sont favorables à une politique tabagique et plus de la moitié des fumeurs lapprouve.
La direction est aussi favorable à une telle politique. Des avis concernant limplantation dune politique sur lusage du tabac sont alors distribués aux employés. À partir de 1988, Alcan installe une politique progressive de restriction du tabac. En 1995, Alcan devient un lieu de travail sans fumée. La compagnie décide de ne pas installer de fumoirs mais plutôt doffrir des programmes pour arrêter de fumer, payés à 50 % par lentreprise, ainsi que des consultations individuelles, des consultations santé avec un médecin, des conférences et une salle de conditionnement physique.
« Les gens étaient contents que la politique entre en vigueur. Ils lattendaient pour cesser de fumer », raconte Christine Rowan, responsable du programme de promotion pour la santé chez Alcan. Mme Rowan, qui a implanté plusieurs politiques en entreprise, affirme quà son avis « le succès dune politique cest davoir une direction qui y croit, qui est ferme et qui va lappuyer. Le premier travail quaura à faire la personne qui veut implanter une telle politique, cest déduquer la direction. »
L.D.